La Radiovision à Poitiers en 1933

Source documentaire: Jean Christophe FILLOUX.



Extrait de l'article de F. BODROUX, professeur à la Faculté des Sciences de Poitiers.


Expériences à Poitiers. (Article du 16 octobre 1933. Magazine La Gran'Goule').

La transmission des images, grâce aux ondes électriques, constitue la Radiovision ; on la nomme couramment Télévision, apellation moins juste parce que étymologiquement elle signifie : voir au loin.
La transmission des images a été rendue possible par la découverte de la Cellule photo-électrique, appareil qui intercalé dans le circuit d'une pile ou d'un autre générateur d'électricité laisse, quand il est éclairé, passer un courant dont l'intensité varie dans le même sens que la quantité de lumière reçue et le coupe aussitôt qu'il cesse de l'être. C'est la propriété que possèdent certains éléments, notamment les métaux alcalins, potassium, sodium, rubidium, caesium, d'émettre de l'électricité négative lorsqu'ils sont soumis à un rayonnement lumineux qu'on met à profit dans les cellules; on donne à celles-ci des photons (particules de lumière), elles rendent des électrons (particules d'électricité).

Pour transmettre en télévision un objet ou une scène quelconque, il faut que le rayon avant d'arriver sur la cellule explore son sujet, c'est-à-dire, balaie en un temps très court, les diverses régions de celui-ci. L'exploration est assurée le plus souvent par un disque plan percé de trous équidistants et égaux (disque de Nipkow), pouvant être munis de lentilles convergentes (disque de Brillouin), disposés non sur une circonférence mais sur une branche de spirale, et tournant à une vitesse constante. Il y a par conséquent de rapides successions d'éclairement et d'obscurité pour la cellule, et comme les éclairements sont d'intensité variable, les courants qui en résultent dans le circuit, varient également. L'appareil comporte en outre, comme en radiotéléphonie, des amplificateurs et un producteur d'ondes modulées.

Pour la réception, on utilise un appareil spécial comportant une lampe au néon disposée dans le dernier étage d'un amplificateur convenablement étudié, lampe dont l'éclat suit fidèlement les variations du courant modulé qui la traverse et dont les électrodes sont des plaques métalliques parallèles; en face de l'une d'elle qui s'illumine et constitue l'écran, un disque identique à celui mis en oeuvre pour l'émission, tourne avec la même vitesse et ses trous décrivent devant l'écran des lignes parallèlles. Les points lumineux, obscurs ou simplement ombrés, se trouvent restitués dans l'espace de la même façon qu'ils ont été pris à l'émission, mais la plaque étant petite, l'image qui s'y détache en noir sur un fond orangé peu éclatant doit être regardé avec une puissante loupe.

A l'observation directe par une seule personne, on a tenté de substituer la Télévision collective. Plusieurs solutions ont été proposées; l'une d'elle remplace la lampe au néon par un appareil appelé cellule de Kerr, que traverse un rayon de lumière blanche, provenant d'une source extérieure, sur l'intensité duquel influe la modulation. Le rayon ainsi modifié passe par les trous du disque en mouvement avant d'aller s'étaler sur un écran plan vertical. L'image agrandie par la projection est moins nette; elle se détache en noir et blanc sur un fond faiblement éclairé.
Mais quelque soit le procédé employé, la formation d'une image convenable exige qu'à la réception comme à l'émission, les deux disques tournent à la même vitesse et qu'à chaque instant leurs trous correspondants soient identiquement disposés par rapport aux sources lumineuses. Pour obtenir ce résultat, un dispositif régulateur (moteur synchrone) monté sur l'axe qui porte le disque, est alimenté soit par le courant alternatif du secteur, lorsque la même distribution électrique dessert l'émetteur, soit par un courant périodique incorporé à l'émission dans la modulation de la lampe.
Théoriquement, c'est parfait et le synchronisme est réalisé d'une façon satisfaisante lorsque l'émetteur et le récepteur sont alimentés par le même secteur. C'est pourquoi dans Londres et sa banlieue, les possesseurs d'appareils reçoivent dans des conditions convenables les émissions d'images organisées par la Broadcasting Corporation.
Mais quand les postes émetteurs et récepteurs, séparés par une grande distance, sont branchés sur des réseaux électriques différents, il n'en est pas de même. Le synchronisme est souvent pénible à obtenir: les images se déplacent avec rapidité sur l'écran, de bas en haut , ou inversement. On doit alors procéder à un réglage minutieux de l'appareil pour obtenir une stabilité convenable permetant l'observation. C'est pour cette raison que les sociétés fabriquant des récepteurs de télévision, si elles se prêtent à des démonstrations publiques à proximité du poste émetteur, le synchronisme étant souvent réalisé grâce à une transmission par fil, n'acceptent guèrent d'aller en faire dans les villes un peu éloignées.

Alors qu'un appareil ordinaire de TSF peut être mis en relation avec toutes les grandes stations sonores d'Europe, un poste de télévision ne reçoit que les images correspondants à un système d'émission déterminé. Tous les disques n'ont pas, en effet, le même nombres de trous:

Système Baird................30 trous
Système Mihaly...............48 trous
Système Barthélemy..........78 trous

Leur vitesse de rotation peut n'être pas la même et l'exploration de la scène à transmettre se fait dans certains cas horizontalement, dans d'autres verticalement. Un appareil adapté aux émissions de Londres, avec exploration verticale, ne pourra servir pour des réceptions d'images envoyées en utilisant un autre système, de Paris ou Berlin.

En outre, les appareils de télévision, peu sélectifs, sont sensibles à certaines émissions sonores qui viennent troubler et même empêcher leur fonctionnement normal. Pour cette raison , l'émission des images doit s'effectuer pendant que les stations sonores de longueurs d'ondes voisine se taisent habituellement: c'est pourquoi Londres opère très tard dans la soirée.

Plus le disque mis en oeuvre à la station émettrice possède de trous, plus l'exploration de la scène à transmettre est parfaite, et plus à la réception les détails sont perceptibles: avec 180 trous les résultats sont excellents. Dans le procédé Baird utilisé par Londres, le nombre des trous étant seulement de trente, les figures observées sont grossières; mais comme les personnages se déplacent sur l'écran récepteur, en les observant à une distance convenable une partie des défauts disparait.

Quoiqu'en disent les prospectus de certaines firmes, la Télévision n'est pas à l'heure actuelle à la portée de tout le monde. Pratiquement elle ne peut donner aucune satisfaction aux personnes habitant très loin d'un centre d'émission, à moins que celles-ci ne soient des expérimentateurs habiles. Cette nouvelle utilisation des ondes électriques est encore dans l'enfance, et si les résultats obtenus sont extrêmement intéressants pour le savant, ils ne permettent pas de prévoir quand pourra se réaliser le rêve de beaucoup de gens: le cinéma gratuit chez soi, le Télécinéma.

Expériences de Messieurs BODROUX et RIVAULT.

Confiant dans les affirmations de plusieurs auteurs scientifiques sur la facilité des réceptions en Télévision, un membre du personnel de la Faculté des Sciences, M. Daniel BODROUX, chef des travaux pratiques de Chimie, familiarisé depuis longtemps avec tout ce qui concerne la radiotéléphonie, construisit dans son laboratoire un appareil récepteur, avec lampe au néon et disque de Nipkow adapté aux émissions de Londres (30 trous; vitesse de rotation: 750 tours par minutes). Mais les résultats donné par celui-ci ne répondirent pas à son attente. Ayant observé certaines anomalies dans les images, pour les étudier il associa à son travail un de ses jeunes collègues, M. RIVAULT, assistant de physique.

Le montage du récepteur, étudié avec soin, fut perfectionné et les deux expérimentateurs obtinrent d'abord avec netteté des images, encadrées dans un rectangle, ayant 1 cm.5 de large et 3 cm.5 de haut, qu'il fallait pour mieux apprécier les détails observer avec une forte loupe. Puis ils songèrent à projeter sur un écran ces figures mobiles, reproduction d'exercices exécutés sur un scène londonienne.

Ils y réussirent (la surface rectangulaire éclairée ayant d'abord 15 cm. sur 35 cm.), et ils associèrent à l'appareil de projection un appareil radiophonique de sorte qu'en voyant une cantatrice, on entendait la mélodie, qu'en suivant les ébats d'un danseur ou d'une danseuse, on percevait en même temps la musique rythmant leurs pas.
Mais avec la lampe au néon, l'éclairement de l'écran était très faible; pour le rendre plus vif, ils remplacèrent la lampe au néon par un rayon lumineux traversant une cellule de Kerr. La proportion de lumière modulée s'éleva à 14 pour cent et en modifiant le système optique servant à la projection, les expérimentateurs agrandirent progressivement la surface éclairée (et par suite celles des images) jusqu'à 24 x 58 centimètres carrées.

Le montage de l'appareil sous sa forme définitive fut terminé au début d'avril, et les observations commencèrent. Mais, soit pure coïncidence, soit manoeuvre intentionelle, depuis l'avènement du régime hitlérien, la station de Francfort fonctionne juqu'à minuit les jours où se font à Londres entre 23 heures et 23 heures 30 des émissions d'images, alors que parfois elle reste muette les autres jours à partir de 23 heures. La longueur d'onde de cette station étant voisine de celle utilisée pour la télévision, les images sont brouillées atténuées, ou rendues invisibles sur l'écran par les bandes ou les arabesques de formes variables, conséquence de la réception des sons; de sorte que c'est seulement à de rares intervalles, dans une période de silence séparant deux parties du programme ou lorsque l'émission allemande se trouve atténuée par le phénomène du fading, que les figures des artistes apparaissent plus ou moins nettement.

Pour conserver un souvenir durable de ces scènes qui se passent sur un lointain théatre, MM. Daniel BODROUX et RIVAULT ont construit un appareil ingénieux qui permet de prendre de chacune d'elle une série de photographies. Le temps de pose pour chaque photographie est d'environ un douzième de seconde et correspond à un tour complet du disque. Ces photographies reproduisent naturellement les imperfections des images, imperfections qui ont pour cause les conditions de l'émission (disque à petit nombre de trous) et les interférences produites par l'émission sonore allemande, de sorte que les figures fixées jusqu'ici sont indécises ou semblent se trouver derrière un grillage. Les sons, après leurs transformations visuelles par l'appareil de réception peuvent aussi être photographiés: on obtient ainsi des assemblages curieux de lignes et de courbes, dont quelques uns le cas échéant, pourraient être mis à profit par un décorateur en quête d'inédit.
La pertubation apportée par les émissions sonores qu'il n'est pas possible d'éviter à la réception, le fait que la station de Londres émet à une heure tardive et seulement certains jours, rendent les observations suivies très difficiles. Pour pouvoir travailler dans des conditions normales, MM. Daniel BODROUX et RIVAULT songèrent à faire eux-même de l'émission d'images. Mais pour cela il faut un appareil spécial et coûteux; celui-ci est en voie de réalisation, grâce à M. le Professeur Turpain, qui après que Hertz eût découvert les ondes électriques, fut un des premiers à entreprendre leur étude et à préconiser leur utilisation.

Mon excellent Collègue s'intéresse beaucoup aux travaux de nos deux collaborateurs: il a mis à leur disposition du matériel de son laboratoire et une partie des crédits, modestes hélas! dont il dispose pour la recherche scientifique. Un appareil producteur d'images va donc bientôt fonctionner dans une salle de l'Institut de Physique et la transmission de ces images, leur réception à grande distance, et diverses questions qui s'y rattachent, feront l'objet d'études sérieuses.
Si ces recherches expérimentales conduisent aux résultats qu'espèrent MM. Daniel BODROUX et RIVAULT, elles contribueront à faire mieux connaître notre Faculté des Sciences et au bon renom de notre vieille Université.




16 octobre 1933


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